Travailler, même au Paradis

Voici le troisième et dernier envoi de la journée. Il est à lire en premier. Vous pourrez ensuite poursuivre par « Le petit Paradis illustré » et achever votre lecture par « Jérôme Bosch : Le Jardin des délices et du désœuvrement ». J’espère que vous y trouverez  plaisir pour vos yeux et inspiration pour votre esprit.

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Les chapitres 2 et 3 de la Genèse racontent la création de l’homme et de la femme, la faute initiale et ses conséquences. Mais on peut aussi en extraire les premières conceptions anthropologiques formulées sur le travail. C’est cet exercice que j’ai réalisé, en partant du texte hébreu et de sa traduction grecque et en m’appuyant sur les interprétations de ces versets par la tradition juive [1]. Cela m’a conduit à formuler quelques hypothèses mécréantes que je livre ici à la discussion.

Rappelons d’abord le décor. L’histoire se passe en Asie, dans l’Eden [2], d’où sortaient quatre fleuves qui tracent les contours de la géographie biblique : le Pishon (l’Indus ? le Gange ?), le Guihon (le Nil ?), le Tigre et l’Euphrate, une vaste région donc qui va de l’Inde à l’Egypte et couvre tout le Proche Orient. Dieu a planté dans cet Eden un jardin [3], à l’intérieur duquel il fit pousser toutes sortes d’arbres dont l’arbre de vie en son centre et celui de la connaissance du bien et du mal.

Dieu vient de façonner l’homme (ADaM) à partir de la terre (ADaMaH) et le place dans ce jardin « pour le cultiver (AVD) et en prendre soin (CHaMR) » [4]. AVD signifie ici ‘travailler’ ou ‘servir’ et a été rendu en grec par ‘ergazdesthai’ qui peut aussi se traduire par ‘cultiver’. ChaMR a le sens de ‘garder’, ‘conserver’ ou ‘prendre soin’. C’est ce même verbe qui sera utilisé à la fin du chapitre 3, lorsque Dieu, après avoir chassé Adam et Eve, posta à l’entrée du jardin des chérubins armés d’une épée flamboyante pour empêcher tout accès à l’arbre de vie. Il a alors une connotation guerrière qui est en revanche absente ici : le jardin n’est pas encore une forteresse à défendre.

De cette vocation initiale attribuée à Adam par Dieu, on peut tirer une première conclusion : le jardin d’Eden n’était pas pour le premier homme un lieu de loisir d’où tout travail aurait été absent. Mais il faudra parcourir l’ensemble du texte pour saisir le sens de ce travail.

Lorsque Dieu déclare peu après qu’« il n’est pas bon que l’homme soit seul » et qu’il va lui faire « une aide qui sera son vis-à-vis », qu’a-t’ il en vue ? Créer une altérité, du dialogue et de l’amour au sein du genre humain ? Procréer et fonder une famille et, au-delà, des nations ? Travailler et prendre soin de la terre ? Tout cela probablement, mais le texte ne le dit pas. Avant de lui « bâtir » une femme à partir de son côté, Dieu façonna les animaux puis les conduisit à Adam « pour voir comment il les appellerait ». A l’issue de ce cet examen et des nominations, Adam constate qu’aucun d’eux ne saurait être une aide qui lui soit assortie. Aussi Dieu décide-t-il de tirer de son corps endormi une compagne qu’il lui présente à son réveil et qu’Adam reconnait comme « os de (s)es os, chair de (s)a chair », semblable mais en face de lui, différente donc.

Rien n’est dit de ce que fut la vie du couple originaire dans le jardin, car l’intention du texte est ailleurs. C’est la faute d’Adam et Eve qui en est l’élément clé ainsi que les condamnations adressées à chacun de ses trois protagonistes : Le serpent, désormais maudit, rampera et mangera de la poussière ; il trouvera comme ennemie héréditaire la femme et sa descendance ; Eve de son côté enfantera dans la douleur et désirera son mari qui la dominera. Quant à Adam, en punition de sa faute, Dieu lui déclare : « la terre sera maudite (…) ; c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Elle fera pousser pour toi des épines et des chardons et tu mangeras l’herbe de la brousse (SaDéH) [5]. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes à la terre puisque c’est d’elle que tu as été pris ».

Un travail délicieux avant de devenir pénible

Cette dernière sanction permet d’éclairer ce qu’était le travail d’Adam dans le jardin d’Eden, par contraste avec celui qui sera désormais le sien. Dans le jardin, la terre était bénie, fertile et généreuse, les arbres « bons pour la nourriture ». Adam y bénéficiait de l’arbre de vie qui lui permettait, en en mangeant, de « vivre toujours ». Il travaillait donc, mais sans jamais être saisi par la crainte de manquer, ni de mourir. Cette condamnation n’attribue donc pas le travail à l’homme comme un élément nouveau de son identité et une punition, mais détermine les conditions dans lesquelles il devra le réaliser. Au lieu d’être facile et agréable, il sera désormais pénible et s’effectuera toujours sous la menace du manque.

Dans les lectures juives de la Bible, les malédictions divines ne sont jamais interprétées comme des sanctions strictes ou définitives ; une réparation est toujours possible. Une malédiction, c’est un état naturel donné à l’homme qu’il peut supporter et dépasser. Ce qui est ajouté au travail ici, c’est la difficulté à le faire, un renforcement des obstacles, mais rien ne lui interdit, par la persévérance, la technique et le savoir-faire, de les surmonter. C’est d’ailleurs ce qui est indiqué dans la condamnation : la terre te sera hostile et si tu te contentes de la brousse sauvage, tu mangeras de l’herbe comme le font les animaux. Mais si tu veux manger du pain, une nourriture digne de toi, il faudra que tu fasses l’effort de cultiver l’épeautre, le moissonner, battre ses graines, les moudre et les boulanger ; il ne te sera plus donné sans sueur. On peut d’ailleurs relever, à l’appui de cette interprétation, que Dieu n’a maudit que le serpent et la terre, mais ni Adam, ni Eve. Ce sera à eux, sortis du jardin, de construire leur destin.

Il existe un indice anodin dans le texte qui confirme incidemment qu’Adam et Eve savaient travailler dans le paradis terrestre. En effet, après avoir mangé du fruit défendu, « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus » (Genèse 3, 7). En fait, ils le savaient déjà, mais « ils n’en avaient pas honte » (Genèse 2, 25). Aussi, craignant maintenant le regard de Dieu, « ils cousirent des feuilles de figuier pour se faire des pagnes », et se cachèrent à sa vue lorsqu'il parcourut le jardin. On ne sait pas quand sont apparus les premiers vêtements et la maîtrise de leur fabrication. Mais ce qui est certain, c’est que nul ne naît en sachant coudre : c’est un travail concret qui fait appel à une technique qui se découvre, se transmet et s’acquiert. Ce pagne primitif est au moins le signe d’une disposition au travail et à la technique, reconnue à l’homme par les auteurs de cette anthropogonie, dès le jardin d’Eden. Elle est d’ailleurs confirmée par le soin que porte Dieu au premier couple, avant de le chasser définitivement du jardin. Il se transforme pour l’occasion en artisan paternel et leur fabrique des « habits de peau, dont il les revêtit ». Alors que leurs pagnes cachaient leur sexe, l’habit les protégera. Dieu ici a peut-être transmis à l’homme une compétence qu’il n’avait pas et répondu à un besoin qu’il n’avait pas encore éprouvé.

Mais quel pouvait être le travail (AVoDaH) d’Adam et Ève au paradis terrestre ? Une construction rabbinique dit que ce travail primordial était celui de « la bouche », c'est-à-dire l’étude. N’ayant aucun besoin de travailler pour vivre, ils n’auraient eu tous deux comme seule préoccupation que de grandir dans leur humanité et étudier la Torah. C’est une thèse religieuse qui ne trouve guère d’aliment dans le texte. Or celui-ci donne d’autres pistes que l’on peut maintenant rassembler.

Le jardin d’Eden était peuplé d’animaux sauvages (HRaYaH) et d’animaux domestiques (BeHéMaH) ; ils sont évoqués comme aide possible de l’homme puisque Dieu les présente à Adam, mais il n’est jamais fait référence ni à la chasse, ni à l’élevage. Les animaux n’étaient alors pas dangereux pour l’homme, puisque le serpent, qui le devint ensuite, dialoguait en tête-à-tête avec Ève au pied d’un arbre. Le premier éleveur cité dans la Bible est Abel le deuxième fils d’Adam et Ève, qu’ils conçurent hors du jardin. Il sera tué par son frère, Caïn, qui lui était « serviteur (EVèD) de la terre » (Genèse 4,2), c'est-à-dire agriculteur. Mais l’autorisation de manger de la viande ne sera donnée dans la Bible qu’avec Noé : « Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture » (Genèse 9, 3). On doit donc faire l’hypothèse qu’Adam et Ève dans le jardin d’Eden étaient végétariens.

La nourriture donnée aux animaux par Dieu, c’est l’herbe verte (Genèse 1, 30), mais aux hommes ce sera « toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence » (Genèse 1, 29). Au Moyen Orient, les herbes portant de la semence sont des céréales. C’est avec elles qu’on peut fabriquer du pain. Elles devaient donc aussi peupler le jardin implanté dans l’Eden. Par ailleurs, au début du chapitre 2, le texte indique « Lorsque Dieu fit une terre et des cieux, aucun arbuste de la savane n'était encore sur la terre, et aucune herbe de la savane ne germait encore car l'Éternel Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre (ERèTZ) et il n'y avait point d'homme pour cultiver le sol (ADaMaH) » (Genèse 2,5). Cette phrase est surprenante car elle coordonne deux niveaux indépendants de réalité : il faut effectivement de l’eau pour que la végétation pousse, mais elle pourrait pousser même si aucun homme ne la cultivait. Ce lien contingent, Dieu le rend en quelque sorte nécessaire : l’homme apparaît dans cette anthropogonie au cœur du projet divin de création, en même temps que sa vocation à travailler la terre.

On peut donc tirer de cela suffisamment d’indications pour dessiner le travail hypothétique d’Adam et Ève au Paradis terrestre. Cela devait être un travail horticole et arboricole, mais sans pénibilité : on peut imaginer que « cultiver le jardin » se résumait à semer des graines, sans l’épreuve du labour préalable, à favoriser leur levée puis leur développement, à les récolter sans précipitation, à alterner les activités pour rompre toute monotonie ; « en prendre soin » consistait peut-être à lui donner une belle apparence, à entretenir des allées, à cueillir les fruits que fournissaient les arbres…

Le jardin d’Eden, un cocon où se parachève l’homme

En fait, la condamnation d’Adam et Eve suite à leur désobéissance va compléter leur humanité et la rapprocher de la nôtre. Avant comme après, ils vont travailler, mais ils auront désormais à faire face à une résistance de la nature, qui ne leur livrera rien sans mise à l’épreuve de leur intelligence pratique, ni sans effort. Ils pouvaient en outre manger de l’arbre de vie et ne jamais mourir. Désormais, pour accéder à cet arbre, il faudra tromper la vigilance des chérubins ou accepter de disparaître. Mais face à cette malédiction, Dieu ne nous laisse pas sans réponse. Alors que chaque être humain désormais retournera à la poussière d’où il est né, l’espèce elle se conservera. Ève deviendra la mère de tous les vivants (Genèse 3, 19-20), c'est-à-dire que, bien que mortelle, elle transmettra la vie et ses enfants peupleront la terre. Enfin – et surtout, si l’on se place d’un point de vue théologique –, ils connaissent le bien et le mal.

Quand Dieu les a formés, il leur a donné le langage, la raison et la liberté, sinon Dieu n’aurait pu déclarer à Adam : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, car le jour où tu en mangeras de mort tu mourras ». C’est un ordre, mais aussi un conseil ou un avertissement. Le plus étonnant dans ce récit réside ici : avoir imaginé une époque primitive où un être doué de raison ne saurait pas encore ce qu’est la mort, n’aurait connaissance ni du bien ni du mal, et lui interdire l’accès à un arbre en particulier après lui avoir dit qu’il peut manger de tous. Pour pécher, encore faut-il savoir que transgresser un ordre supérieur, fût-il divin, est mal. Au fond, c’est seulement après la faute qu’Adam et Eve découvrent ce qu’elle signifie, comme ils ont découvert que la nudité était honteuse. C’est donc une faute originale avant d’être un péché originel. Tout au plus pourrait-on dire qu’ils n’ont pas été raisonnables en n’écoutant pas l’avertissement de leur géniteur, comme ne l’aurait pas été un enfant qui mangerait des champignons cueillis au hasard alors que ses parents lui ont expliqué que c’était dangereux si on ne sait pas distinguer les bons des nocifs.

La tradition juive, à nouveau, est porteuse ici d’une analyse subtile. Elle prend au sérieux le premier ordre divin : Dieu autorise l’accès à tous les arbres sans exception. Donc, l’interdiction de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’était que provisoire. Ses fruits ne sont pas encore mûrs ou bien c’est Adam et Ève qui ne le sont pas assez pour en profiter. C’est une humanité en germe, trop tôt avide, qui n’atteint qu’à une connaissance confuse ou incomplète du bien et du mal, avec les conséquences désastreuses auxquelles cela peut conduire.

L’essence de l’humanité vue par un peuple de cultivateurs

Les récits des origines sont une sorte de production collective, oralement transmise et enrichie de génération en génération, jusqu'au moment où elle se fige dans un texte. Dans la Genèse ont été placées l’une dernière l’autre deux cosmogonies. La première (chapitre 1) traite de la création, en six jours, de la terre et de la vie, la  seconde (chapitres 2 et 3) pouvant apparaître, malgré quelques contradictions, comme un focus sur un moment particulier de la première : la création de l’humanité au 6° jour.

L’examen auquel nous avons procédé révèle en creux les circonstances de sa conception. Le peuple au sein duquel est né ce récit devait être un peuple de cultivateurs. Le meurtre d’Abel par Caïn pourrait alors être l’écho des combats auxquels il a pu se livrer contre des tribus d’éleveurs, une fois sorti de ses terres originelles. Mais il peut aussi rendre compte des difficultés rencontrées dans ses migrations. On sait en effet que les premières tribus du néolithique se sont implantées préférentiellement dans des vallées riches et productives, où l’agriculture permettait de produire mieux et plus que la simple cueillette. Mais dès que ces terres plantureuses et faciles n’ont plus suffi, il a fallu cultiver sur des terres plus ingrates.

Ce que ce récit révèle également, c’est que ce peuple n’avait plus de connaissance du monde paléolithique qui l’avait précédé, et ne pouvait donc imaginer une humanité originelle cueilleuse, chasseuse et pêcheuse. Les études aujourd'hui conduites sur les sources de la Bible font remonter au mieux à la fin du deuxième millénaire avant Jésus-Christ les premières traces du peuple juif. Or dans cette région du monde, la néolithisation était achevée depuis plusieurs millénaires.

Ce contexte de production littéraire et mythique permet en retour d’éclairer le texte. On peut en effet considérer qu’il est constitué de deux couches finement entrelacées l’une à l’autre. Dans une première couche, on trouverait la trace d’une histoire et peut-être d’une épreuve collective, celle d’un peuple de cultivateurs engagé dans des migrations, et dans la deuxième, une proposition théologique sur l’origine de l’homme, sa nature et son destin.

Dans la première, le travail apparaît essentiellement comme rapport de l’homme à la terre ; c’est une activité qui lui est propre et le distingue du monde animal. Il s’en occupe, il en prend soin, même lorsqu'il n’est pas pressé par l’urgence du besoin et du manque. Simplement, alors que primitivement la nature était complice et favorable à l’homme, désormais elle se fait hérisson, revêche, épreuve : au lieu de cultiver un jardin, il faudra maintenant « travailler la terre » (Genèse 3,23).

On peut noter que le travail n’apparaît pas encore dans cette histoire sous son autre face, celle où il est rapport entre les hommes, car pour cela, il faut de la division du travail et des hiérarchies sociales. On les trouvera, en revanche, largement présentes dans d’autres livres de la Bible [6] et notamment l’Exode.

La proposition théologique, de son côté, met au centre la question du bien et du mal. C’est dans le jardin d’Eden en effet qu’elle entre vraiment en scène, alors qu’elle n’est que suggérée dans le chapitre précédent par les jugements successifs de Dieu qui suivent l’accomplissement de ses créations : elles sont bonnes, dit-il. C’est une question qui impactera plus tard la dimension sociale du travail, mais pour l’instant elle apparaît disjointe, comme une histoire parallèle.

Mais cette proposition théologique sanctifie aussi le travail, puisqu’elle en fait une vocation donnée par Dieu à l’homme dès sa conception. Si le jardin d’Eden est le modèle qui doit servir de référence aux temps messianiques, alors cette proposition vaut aussi pour un futur terrestre à gagner. Si travailler la terre et en prendre soin sont le propre de l’homme, c’est alors sa forme paradisiaque qu’il faut retrouver, celle où c’est un exercice nécessaire et heureux. Nous en sommes bien loin…

Michel Forestier

 

[1] Je remercie ici Jérôme Benarroch qui à Venise, en août 2016, a initié un groupe d’hébraïsants dont j’étais à ces riches et subtiles interprétations. J’ai vite compris qu’il y avait dans ce patrimoine religieux une grâce de l’esprit humain qui fait contraste avec la pesante dogmatique chrétienne plaquée sur ce texte et qui l’empêche de respirer.

[2] Eden en hébreu signifie aussi ‘délice’, ‘volupté’.

[3] Dans la Septante, gan (jardin en hébreu) est traduit par paradeisos, un mot grec d’origine persane. Il a été importé par Xénophon qui l’utilisait pour désigner les parcs des rois ou des nobles Persans. Il signifie « parc enclos » ou « lieu de détente », puis de manière plus générale, « jardin » ou « verger ». Il a désigné ensuite pour les chrétiens le « paradis » (Luc 23.43, 2 Ep.Cor. 12.4).

La Septante est la traduction en grec du Pentateuque qui a été réalisée par des juifs hellénophones au III° siècle avant Jésus Christ.

[4] Genèse 2,15. L’ensemble des citations de cet article est tiré de la traduction de Segond. J’y ai introduit parfois des modifications pour me tenir plus près du texte hébreu ou proposer, comme c’est le cas ici, un autre lexème : Segond traduit par ‘garder’ et non par ‘prendre soin’.

[5] Je traduis ici SaDéH par ‘brousse’ et non par ‘campagne’ comme habituellement, car ce dernier lexème est trop civilisé. Le SaDéH est un lieu sauvage, le lieu des pulsions, du risque, des chasseurs, un lieu encore sans loi. C’est dans le SaDéH que Caïn tuera son frère. C’est là que Jonathan, le fils de Saül, scellera son alliance avec David…

[6] Ce sera pour moi l’occasion d’un deuxième article consacré à la dimension sociale du travail, telle qu’elle apparaît dans la Bible.


Le petit Paradis illustré

Voici le deuxième envoi de la journée. Il vient agrémenter visuellement l’article que je vais prochainement expédier et que je vous conseille de lire en premier : « Travailler, même au Paradis ! ».

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Le mythe biblique de la création de l’homme et du péché originel a fait l’objet de multiples représentations picturales dans le monde chrétien. En voici quelques-unes qui montrent que dans le champ de l’esthétique aussi, les interprétations de ce texte peuvent être foisonnantes.

Commençons par les mosaïques byzantines de la cathédrale de Monreale en Sicile [1]. Elles forment une sorte de bande dessinée, simple et lisible, qui rend compte des faits majeurs du récit.

Monreale-1-creation-homme

Monreale-2-vie-Adam-Paradis

Monreale-3-creation-Eve

Monreale-4-la-faute

Monreale-5-Adam-et-Eve-chassés

Monreale-6-Adam-et-Eve-travaillent

Dans cet ensemble, j’ai isolé les deux mosaïques qui portent sur la vie quotidienne. La première représente symboliquement la vie d’Adam dans le jardin : il cueille un fruit dans un arbre, simplement en tendant la main. Elle vient signifier, par contraste, ce que sera sa vie ultérieure, une fois qu’il en sera sorti. Pour vivre, alors, Adam et Ève devront cultiver une terre maudite ou fabriquer leurs vêtements, ce qui a l’air de laisser Ève songeuse.

Cette image de l’activité quotidienne dans le Paradis est exceptionnelle. En effet, les scènes représentées dans l’iconographie chrétienne rendent uniquement compte des événements qui interviennent pendant cette séquence initiale de la vie humaine. Il y a toutefois une exception célèbre : celle du Jardin des délices de Jérôme Bosch auquel je consacrerai mon dernier article.

Lucas Cranach l’ancien (1472-1553) a, comme les artistes de Monreale, pris le parti de présenter les différentes étapes du récit. Nous en connaissons au moins deux versions, l’une exposée à Dresde (voir ci-dessous), la seconde à Vienne.

Lucas_Cranach_Paradis_terrestre_DresdeLucas Cranach, Le paradis terrestre, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde, 1536

Il n’a pas toujours retenu les mêmes scènes que ses prédécesseurs byzantins. C’est ainsi qu’à gauche du grand rocher central, Dieu a l’air d’enseigner quelque chose à un enfant assis à ses pieds. Il est probablement en train d’indiquer à Adam, encore jeune, qu’il ne doit pas manger des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. A droite de ce même rocher, Adam et Ève semblent vouloir se cacher, au milieu d’un buisson, de l’esprit de Dieu qui les surplombe. La conséquence de leur « faute », en revanche, n'apparaît plus. Ils sont chassés nus du jardin, mais on ne les voit pas ensuite, travailler à la sueur de leur front.

Cinq scènes sont ainsi réparties, à l’arrière du tableau, sans ordre apparent, autour d’une sixième qui apparaît au centre, plus grande que les autres : Dieu y annonce à Adam et Ève leurs condamnations et leur désigne la sortie du Paradis.

Dans la moitié inférieure de l’image, Cranach a imaginé le Jardin d’Eden sous la forme d’un parc animalier, où des animaux sauvages, domestiques ou fabuleux coexistent pacifiquement. Cette idée sera reprise et amplifiée par Jean Brueghel l’ancien (1568-1625). Parmi les surnoms de celui-ci, il en est un qui lui convient très bien : Jean de Paradis. C’est lui qui en effet, à la fin du XVI° siècle, a ouvert le thème du paysage paradisiaque flamand qui devint très populaire le siècle suivant. On dénombre plus de deux cents tableaux sur ce sujet provenant de son atelier ou de celui de son fils [2], Jean le jeune. De cette production massive, je prélèverai deux œuvres virtuoses qui montrent qu’il a surtout été motivé, dans l’illustration de la Genèse, par la description imaginaire de son décor.

Brueghel-de-velours--Jardin-d'Eden-National-Gallery-LondresLe Jardin d'Eden, Jean Brueghel l’ancien, National Gallery Londres, 1613

Brueghel-de-velours--Jardin-d'Eden-Détail-National-Gallery-LondresLe Jardin d'Eden, détail

Dans ce premier tableau, on devine au fond Adam avec sa compagne qui tend le bras. Mais le premier, le deuxième et l’arrière-plan se fondent si bien entre eux et forment un ensemble d’une telle présence que le couple peut parfaitement passer inaperçu. Alors que Lucas Cranach, soixante ans auparavant, distinguait nettement les plans entre eux et offrait ainsi à notre regard des étapes successives, Jean Brueghel a fait radicalement progresser la peinture de paysage dans leur intégration, ouvrant à l’œil des chemins qui conduisent les uns vers les autres. Ce qui l’intéresse et qu’il imagine ici, c’est la nature du Paradis, luxuriante, peuplée de splendides animaux sauvages et domestiques vivant en bonne intelligence les uns aux côtés des autres.

Brueghel_Jan_et_Peter_Paul_Rubens_Paradis-terrestreLe Paradis terrestre et le péché originel, Jean Brueghel l’ancien et Pierre Paul Rubens (vers 1615)

Jean Brueghel était un grand ami de Pierre Paul Rubens qu’il accueillit à Anvers, à son retour d’Italie. Ils ont ensuite souvent et longtemps collaboré. C’est le cas pour le tableau ci-dessus. Cette fois, les figures d’Adam et d’Ève sont au premier plan, mises en valeur par l’élégance de leurs gestes et la beauté charnelle de leurs corps. Le moment de la « faute » est rendu explicite. Mais elles sont l’œuvre de Rubens. Jean Brueghel, lui, s’est attaché au paysage. Il donne ici au parc animalier une plus grande profondeur encore, et notre regard s’en trouve comme happé vers l’intérieur. Il invente pour nous un décor enchanteur, le Paradis rêvé d’une nature riante et richement colorée où les prédateurs voisinent en paix avec leurs proies. De quoi nous faire regretter ce temps béni…

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Si la peinture occidentale a fait de la parabole du Jardin d’Eden un de ses grands motifs religieux, en revanche la tradition juive d’interdiction de toute image, même si elle n’a pas toujours été absolue, nous prive des figurations de ses interprétations : pas d’Adam étudiant la Torah, d’Ève poussée par le serpent contre l’arbre de la connaissance pour lui montrer qu’elle peut le toucher sans mourir, pas de fruits manifestement immatures sur ce même arbre, etc.

Mais il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de représentation dans la peinture occidentale d’un Adam travaillant le jardin que lui a confié Dieu. Il ne fait qu’en profiter, comme le montre la mosaïque de Monreale dans laquelle on le voit cueillir un fruit. Celle-ci reste donc à faire, par des artistes d'aujourd'hui. Ils auraient alors la tâche redoutable d’imaginer un travail originel, respectueux de la nature, épanouissant et digne de l’homme.

 

[1] La cathédrale de Monreale a été inaugurée en 1176. Elle a été conçue, à la demande de Guillaume II, le dernier roi Normand de Sicile, comme une basilique, c'est-à-dire une église demeure de roi. Elle est latine dans son architecture et byzantine par sa décoration. Les mosaïques ont été installées entre 1180 et 1190 environ. Des artistes différents ont travaillé à leurs réalisations, ce qui explique certaines différences de style parfois au sein d’une même série.

L’ensemble des mosaïques de la cathédrale est reproduit en couleur et en grand format dans David Abulafia, Massimo Naro La cathédrale de Monreale. La splendeur des mosaïques, Edition Cerf, Paris, 2013

[2] Pieter Brueghel le jeune, Jan Brueghel l’ancien. Une famille de peintres flamands vers 1600, catalogue de l’exposition Koninklijk museum voor shone kunsten, Anvers, 3 mai - 26 juillet 1998, Edition Luca Verl, 1998

 


Jérôme Bosch : Le Jardin des délices et du désœuvrement

Je publie le même jour, en trois envois successifs, une réflexion sur le travail originel, celui d’Adam dans le Jardin d’Eden. J’expédie cet article en premier pour qu’il figure en dessous des deux autres. Il sera à lire en dernier.

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Jérôme Bosch s’est aussi, plusieurs fois, engagé dans une figuration du Paradis terrestre. Mais avec lui, cela devient un espace inquiétant, qui annonce déjà l’omniprésence du mal dans le monde.

Le thème du Jardin des délices [1], titre donné au XIX° siècle à son œuvre la plus célèbre, ne souffre guère d’ambiguïté. Il est fourni par le mouvement général donné à sa composition.

Les volets fermés du triptyque représentent la séparation, au 3° jour, des eaux et de la terre, et la création de l’Eden.

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Le triptyque ouvert montre à gauche une représentation du jardin d’Eden et se conclut à droite par des scènes infernales. C’est donc la destinée de l’humanité qui est ici représentée. Mais il faut quitter cette vue d’ensemble et s’approcher des multiples détails du tableau pour en comprendre le tragique.

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Déjà, on voit apparaître dans la grisaille peinte sur les volets fermés, des formes curieuses qui bordent les rivages. Certains y voient des « fleurs du diable » [2].

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Un Paradis terrestre, déjà envahi par le mal

Mais le trouble s’amplifie lorsqu'on examine le panneau gauche du triptyque ouvert.

Le jardin semble à première vue paisible. Dieu présente Ève à Adam. C’est une scène rarement illustrée, qui préfigure l’institution du mariage. Ce devrait donc être une image de stabilité, mais elle est équivoque. En effet, Adam est assis par terre et regarde un couple qui se tient par la main, comme si la promise n’était pas pour lui. Eve, quant à elle, a les genoux fléchis et son équilibre semble fort précaire.

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Mais il est bien d’autres indices, parsemés dans l’image, d’une sorte de discours sous-jacent qui vient contredire ce que l’on croit d’abord voir. Quelques zooms permettent de les souligner.

Cette fontaine au milieu du Jardin, de la même couleur rose que la tunique divine, est probablement une représentation de l’arbre de vie. Mais que fait cette chouette en bas de ce curieux édifice ? Pourquoi nous regarde-t-elle ?

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La chouette, pour les contemporains de Bosch, c’est un symbole de la folie et du mal. C’est elle qu’utilisaient les chasseurs, comme leurre, afin d’attirer les oiseaux de jour.

Et cette sombre mare aux pieds d’Adam d’où sortent des animaux aux corps imaginaires – une licorne, un héron à trois têtes, un poisson ailé...–  comme s’ils allaient envahir les lieux ;  ne forment-ils pas une sourde menace ?

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La mort, d’ailleurs, est déjà présente dans le Jardin : un chat tient une souris dans sa gueule ; plus haut, un lion dévore un cerf.

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La mortalité elle-même, comme concept, est mise en scène : en haut du panneau, des oiseaux se dirigent vers une coquille vide et brisée, comme s’ils retournaient dans l’alcôve d’où ils durent sortir pour naître.

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Mais c’est en haut du Jardin qu’il faut chercher la clé de ces scènes. Comment interpréter ce vol d’oiseaux qui serpentent entre les arches d’une structure pyramidale ? Une réponse peut être trouvée en mettant cette figure à côté de représentations analogues dans d’autres panneaux gauches de triptyques peints par Bosch – celui du Chariot de foin du Prado et le Jugement dernier de Vienne –.

Bosch-9-Panneaux-gauche-comparaison

Les deux œuvres de droite représentent de manière explicite la chute des anges rebelles, une croyance médiévale selon laquelle la faute originelle aurait été précédée par celle de Lucifer. Elle tire son origine d’Augustin. Dans la Cité de Dieu en effet, celui-ci interprète la séparation, au premier jour, de la lumière et des ténèbres comme le moment où Lucifer et les anges noirs, victimes de leur orgueil, ont été expulsés du Ciel [3]. Ces noires hirondelles qui volent en spirale peuvent donc métaphoriquement figurer la force démoniaque qui envahit la terre dès sa création. Le Paradis n’en est pas un : le mal s’est déjà abattu sur le monde. Il est partout, prêt à jaillir.

Un jardin des délices… du corps

Vu de loin, le panneau central se présente comme la continuité formelle du volet gauche : horizon de montagnes bleues, dominante rose et vert pâle, fontaine au milieu d’un bassin, quatre bras de fleuve comme dans l’Eden…  Vu de près aussi, les références sont omniprésentes. L’idée de la cueillette du fruit défendu, par exemple, est fréquemment reprise, dans des rôles souvent inversés. On voit ainsi des hommes qui se saisissent de pommes [4] dans un verger, pendant qu’un autre apporte une fraise géante à une femme. Le Roman de la rose, dont les experts soulignent les nombreuses correspondances thématiques avec le Jardin des délices, fait aussi de la fraise un fruit de la tromperie, sous lequel « le mal serpent refredissant » [5] est tapi. Un peu plus bas, une chouette, semblable à celle de l’arbre de vie, nous regarde en train de contempler le spectacle – une dénonciation de notre voyeurisme ?

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Les hommes et les femmes pullulent dans ce panneau. Ils sont tous nus, comme Adam et Eve, et ont un air de famille ; leurs différences sexuelles sont seulement suggérées par les cheveux et les lignes des corps. Tous ces personnages sont pris dans de multiples scènes étonnantes qui les mettent en lien les uns avec les autres, mais aussi avec des animaux souvent étranges et des fruits parfois énormes. La conversation et l’engagement des corps – avec des connotations sexuelles plus ou moins affichées – apparaissent l’activité dominante du lieu.

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La ronde des cavaliers, chevauchant parfois des animaux improbables, autour d’un bassin dans lequel se baignent des femmes, évoque spontanément une parade amoureuse. A l’époque de Bosch, elle pouvait évoquer aussi une farandole, la carole, que découvre l’Amant dans le Roman de la Rose, en entrant en songe dans le jardin de Déduit[6]. C’est aussi une référence possible à la moresque (morisco), une danse dans laquelle un groupe d’hommes encercle une femme et où chacun cherche à attirer son attention et ses faveurs en inventant les pas de danse les plus délirants.

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Cette métaphore visuelle des jeux de l’amour trouve des équivalents littéraires dans le Roman de la rose. On y lit par exemple cette harangue de Génius, le prêtre de dame Nature, aux soldats du dieu Amour :

« Au nom de Dieu, seigneurs, vous qui vivez… soyez dans les œuvres de la nature plus lestes qu’un écureuil… Remuez-vous, agitez-vous, sautez… Ne laissez pas vos membres s’engourdir ! Mettez tous vos outils en œuvre… Labourez, au nom de Dieu, labourez, barons, labourez et restaurez vos lignages… Soulevez avec vos deux mains nues les mancherons de vos charrues… et prenez la peine de pousser le soc raidement dans le bon sillon afin de mieux vous y enfoncez » [7]

Au XV° et XVI° siècle, de nombreux écrivains ont fait état d’une croyance populaire en l’existence d’un paradis terrestre, le Graal, qui disposait de vraies entrées sur terre. Dans ce lieu, chacun pouvait céder à tous les plaisirs sensuels jusqu’à la fin des temps, terme où, toutefois, tous ses occupants seraient alors jetés en enfer. Le panneau central pourrait bien en être une illustration.

Un art de la duplicité et du renversement

Bosch est un peintre de la duplicité. Il la déploie ici dans toute sa magnificence : deux paradis côte à côte qui n’en sont pas vraiment, une épouse qui pourrait être celle du Christ et non pas d’Adam, le mal qui s’insinue partout… Le choix même du triptyque pour cette œuvre l’illustre : objet sacré qui a vocation à trôner sur un autel pour édifier les fidèles, il n’y pourrait pas siéger. Trop de corps, trop d’insinuations sexuelles, trop d’intempérance, trop de lubricité. La description de l’enfer sur le panneau droit ne suffirait pas aux yeux des croyants à redresser les torts du panneau central.

Bosch est, en même temps, un peintre du renversement. Plusieurs personnages le disent explicitement : ils ont la tête en bas – quand ils en ont une : sur la fontaine bleue ou en dessous du canard qui donne la becquée à un homme par exemple. Le Jardin des délices met en œuvre le principe même du carnaval : ouvrir le droit pendant un certain temps, de la même manière qu'on ouvre un triptyque seulement les dimanches et les jours de fête, de s’amuser collectivement en transgressant les normes et les conventions.

Jérôme Bosch appartenait à la bourgeoisie brabantoise de ’s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc) et, selon Paul Vandenbroeck, aurait véhiculé, dans son art, son idéologie : le péché est une folie et un comportement antisocial qui est le fait de pauvres gens, de marginaux, d’oisifs condamnés à l’enfer. Mais il est fort possible, duplicité et renversement aidant, que Bosch défende ce qu’il semble dénoncer ou qu’il s’en amuse comme les spectateurs d’aujourd’hui.

On ignore qui fut le commanditaire de cette œuvre. Toutefois, les références culturelles au Roman de la Rose, à l’art courtois, à la carole et à la moresque, conduisent les spécialistes à le chercher parmi les nobles de l’entourage de Philippe de Bourgogne (1464-1524) qui avait dans sa collection des œuvres de Bosch. Ils citent comme mécène possible le comte Henri III de Nassau ou plus souvent encore son oncle, Engelbert II qui était connu pour sa vie de débauche. Si tel est le cas, on imagine mal que le commanditaire ait demandé à l’artiste une œuvre chargée de stigmatiser son choix de vie.

Vivrions-nous plus heureux en ne travaillant pas ?

Finalement Bosch exclut, dans ses deux versions du Paradis, toute activité productive. Le monde des nobles et des courtisans, auquel l’œuvre semble avoir été destiné, disposait du pouvoir et des richesses lui permettant de ne pas travailler. D’autres le faisaient pour lui. Il pouvait donc se consacrer aux conversations, aux arts, aux fêtes et aux galanteries. Le triptyque de Bosch a pu participer de ces agréments, y compris son panneau droit, recelant de cocasses et surprenantes scénettes infernales où les méchants sont punis par où ils ont péché. Vit-on dans un paradis terrestre lorsqu'on peut vivre sans avoir besoin de subvenir à ses besoins ? Est-ce ce Graal qu’il faut chercher ?

Freud, dans une note au Malaise dans la civilisation [8], attribue une grande valeur psychique au travail. « Aucune autre technique de conduite vitale », écrit-il, « n’attache l’individu plus solidement à la réalité ou tout au moins à cette fraction de réalité que constitue la société (…). La possibilité de transférer les composantes narcissiques, agressives, voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu’il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle que lui confère le fait d’être indispensable à l’individu pour maintenir et justifier son existence au sein de la société. S’il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières, en tant qu’il permet de tirer profit, sous leurs formes sublimées, de penchants affectifs et d’énergies instinctives (…). Mais il conclut : « Malgré tout cela, le travail ne jouit que d’une faible considération dès qu’il s’offre comme moyen de parvenir au bonheur ».

Il serait en effet excessif de faire du travail un chemin vers le bonheur, comme il l’est de penser qu’il faut l’écarter pour être heureux. En quoi réduire les potentialités de notre nature pourrait être une voie du plaisir ou de la joie ? La sagesse divine transmise par le peuple juif appelle « homme » un être aussi fait pour cultiver son jardin et en prendre soin. Ce peut être notre jardin intérieur, mais c’est aussi notre planète. Rien n’interdit pour l’un comme pour l’autre d’en faire des petits Paradis, même si nous avons du pain sur la planche…

 

[1] La date de création de cette œuvre n’est pas connue. Les spécialistes pensent que Bosch, qui a vécu entre 1450 et 1516 environ, l’a probablement peinte dans les années 1490, mais certainement pas après 1505.

[2] J’ai rédigé cet article après avoir visité en septembre 2016 l’exposition du Prado consacrée au 5° centenaire de Bosch, et en puisant dans son magnifique catalogue (Bosch, Museo Nacional del Prado, 2016). Je suis notamment redevable des textes experts de Reindert Falkenburg « In conversation with The garden of Earthly Delights », de Paul Vandenbroeck « The axiology and ideology of Jheronimus Bosch » et de Larry Silver « Crimes and Punishments. Bosch’s Hells ».

[3] Augustin, La Cité de Dieu, Bibliothèque de la pléiade, Paris, 2000. Livre XI, XXXIII, p 467

[4] Une pomme, en latin, se dit malum, qui signifie également le mal. C’est la raison pour laquelle dans l’iconographie chrétienne latine, l’arbre de la connaissance du bien et du mal est un pommier.

[5] « Le serpent froid et maléfique » : Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le roman de la rose, Le livre de poche, Librairie Générale Française, Paris, 1992, vers 16601.

[6] Déduit est, dans le roman, le nom du propriétaire du jardin. Le déduit de femmes ou, simplement, déduit, désigne en vieux français les plaisirs amoureux (source : http://www.academie-francaise.fr/deduit)

[7] Jean de Meun, Le roman de la rose, vers 19691 à 19718. La première partie du Roman de la rose, écrite par Guillaume de Lorris, s’inscrit dans les règles de l’amour courtois : l’amant y est fidèle et chaste et la femme divinisée. La suite qu’en a rédigé, quarante ans plus tard, Jean de Meun en prend le contre-pied. Il y dénonce la chasteté, au nom de la nature humaine.

[8] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1983, p. 25-26


Des vœux de joie et de paix pour 2017

Il est loisible de peupler la virginité d’une nouvelle année de tous les espoirs. Les mauvaises nouvelles n’ont pas besoin d’être souhaitées, elles arrivent toutes seules sans qu’on ne leur demande rien. Mais les bonnes, si : ça les aide à venir.

Je souhaite une belle année 2017 aux abonnés de mon bloc-notes et à ses visiteurs d’un jour : qu’elle vous apporte de la joie en suffisance et la sérénité, et nous conserve la paix extérieure.

Une année qui commence, c’est en même temps une autre qui se termine. C’est donc aussi le temps des bilans.

Celui de mon site est rendu possible par les biscuits américains (cookies) installés dans les navigateurs et les marques de pistage laissées sur ses pages. Ils me permettent ainsi de savoir que la fréquentation de mon blogue s’est accrue en 2016 : 2300 visiteurs différents l’ont consulté, lors de 3400 visites, soit une dizaine de sessions par jour environ. C’est évidemment très modeste en nombre, mais cela correspond à une croissance de 40 % comparée à l’année précédente.

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De la productivité du travail et de certaines de ses conséquences…

Lors du Congrès 2016 du RIODD, j’ai présenté une communication dont l’objectif était de montrer l’intérêt, dans une perspective écologique, de rompre avec la notion de croissance économique pour privilégier une approche de la productivité matérielle du travail.

Je la reproduis ici dans la version raccourcie que j’en ai faite oralement.

Elle est constituée de deux parties. La première est consacrée à la critique du critère économique de croissance, la deuxième à une proposition substitutive.

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« Faire Président » sous la V° République

L’ouvrage rédigé par deux journalistes du Monde à partir des entretiens réguliers qu’ils ont eus avec François Hollande[1] a été largement et négativement commenté. Moi, je l’ai lu avec intérêt et deux questions, moins politiciennes : qu’est-ce que cela dit du travail politique, et comment peut-on en juger ? Cela m’a d’ailleurs conduit à ne pas m’inscrire dans la condamnation médiatique dont il a été l’objet. Je reviendrais sur ce point en conclusion. Mais auparavant, je me propose de suivre les traces du travail présidentiel, essaimées tout au long de l’ouvrage, et d’en chercher le sens.

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Peut-on manager pour renforcer le lien social en entreprise ?

Ce texte est une retranscription légèrement enrichie de la communication que j’ai présentée le mois dernier, lors d’une rencontre de cadres d'entreprise organisée par le club « Convictions Ressources humaines ». Le titre de cette manifestation était : « 2020, réinventer le management ». J’intervenais, dans un registre philosophique, après une table-ronde qui réunissait des praticiens d’entreprises.

Si vous préférez l’écouter, allez directement à la fin de l’article où j’ai inséré un lecteur vidéo.

Pour toute sollicitation d’intervention philosophique en entreprise, rendez vous sur "φtravail", puis à partir de janvier sur le site rénové « Penser ensemble », qui rassemble des philosophes autour d'une philosophie vivante du travail.

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Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture

Comme les recherches de Fernand Braudel l’ont montré, les phénomènes historiques apparaissent différemment selon qu'on les examine dans la longue durée ou à l’échelle de quelques générations. Il en est de même des mutations du travail. Mais, le travail est une notion abstraite et trop transversale pour être opératoire. Aussi, plutôt que se disperser dans l’examen de métiers sans rapport les uns avec les autres, est-il préférable de choisir une activité productive homogène sur le plan de sa finalité et regarder comment elle a évolué dans le temps. L’agriculture est un excellent candidat pour cette première étude, pour au moins deux raisons. D'une part, depuis son invention, il y a 10 000 ans, c’est l’activité qui mobilise le plus de travailleurs : si ce n’est plus le cas aujourd'hui chez nous, ça l’est encore à l’échelle de la planète. D'autre part, son but productif, nourrir les hommes, nous est vital. Nous pourrions nous passer des productions numériques qui envahissent notre quotidien, mais pas de notre alimentation.

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Tripalium, une étymologie populaire… mais fausse

Le mot « travail » viendrait du bas-latin « tripalium », qui était le nom d’un instrument de torture constitué de trois pieux. Cette étymologie rencontre, chaque fois qu’elle est citée, un franc succès auprès de ses auditeurs. Trepalium est même devenu le titre d’une récente série française de science-fiction dans laquelle, dans une ville éponyme, la minorité qui travaille est séparée par un immense mur d’une majorité de sans-emploi.

Mais cette étymologie, communément admise, est fausse ou, à tout le moins, fort douteuse, ce que ne laisse pas supposer l’assurance avec laquelle elle est maintenant reprise [1].

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Agir sur soi ou sur ses conditions de vie (au travail) : les ambigüités de Montesquieu